De moins en moins convaincue par la torture. D'abord, j'ai toujours mal. Et pas moins qu'avant. Pour une douleur à laquelle je me suis "habituée" depuis plus d'un an, je ne vois plus très bien l'intérêt d'appuyer dessus un jour sur deux. Certes, je me suis visiblement endurcie, puisque je n'ai plus la sensation d'avoir été piétinée par un boeuf quand je me réveille le lendemain. Mais je ne peux toujours pas toucher mon pied gauche avec ma main gauche (les genoux tendus, cela s'entend), ce qui était quand même, pour moi, le but ultime de cette entreprise de guérissage.

Dans la colonne "j'veux plus y aller", je mettrais donc : le trajet est très long et chaque séance me prend la soirée. Coté soins, le thermomètre grimpant jour après jour à Pékin, la rôtissoire à quelque chose de plus en plus pesant. Malgré un tarif assez dérisoire, je dois en être à ma 7ème séance, et pour des soins inutiles, ça finit par faire cher. Et puis une amie ostéopathe m'a écrit : "personnellement, je stopperais immédiatement", après lecture de mes articles. Ça fait réfléchir.
Je précise, pour ceux que mon récit aurait découragé, que je crois toujours dur comme fer dans les médecines alternatives, les anti-inflammatoires et autres bonbons ingérés au début du problème ayant fait des dégâts bien plus importants sur mon corps que les coups de poings du docteur Sun. N'empêche, si on pouvait trouver une troisième voie, je dirais pas non.

Mais (car il y a un mais), il y a quand même quelques douceurs associées à ces soins, et ça rajoute une colonne "encore une dernière fois" à côté de "j'veux plus y aller". D'abord, ça occupe bien. Je pars légèrement en avance du bureau, je me farcis deux métros bondés en heures de pointe, je me fait rôtir 45 minutes (parfois avec un supplément aiguilles ou bubons) ce qui me permet généralement d'avancer bien dans mon roman. Un massage d'une grosse heure ensuite, puis une pause verre d'eau avec mon bouquin, et pour finir, un gros quart d'heure de charcutage par le Grand Sun. Si on ajoute l'heure et quart de trajet retour, ça vous fait la soirée. Oui, je sais, la plupart des gens auraient mis ce point dans la première colonne, mais en période de chagrin d'amour, on donnerait n'importe quoi pour une soirée qui permette d'utiliser si peu son cerveau.
La douleur, ça occupe bien aussi.
Mais ça c'était au début, quand je n'étais pas encore une guest star VIP. Au fur et à mesure, je me suis fait des copines (3 cm d'aiguille chacune dans la fesse, ça rapproche), des alliés, des language partners, des entremetteuses qui me cherchent un mari chinois (qu'elles se sont mis dans la tête de trouver très grand et très musclé). Et puis une cuisinière, qui me prépare à manger quand j'arrive.
Bref, je suis la seule patiente que tout le monde appelle par son prénom, qui mange aux cuisines avec son masseur  et ses copines entre deux massages, et pour qui le docteur s'essaye à l'anglais (il dit "one, two, three" avant d'appuyer).
Et oui,, ça a du charme, les longues soirées d'été à manger des man'tou avec mon groupe de copines de 45 ans.

Un petit air suranné de salon de coiffure de village.