Je hais les Erasmus. Ils boivent, ils se moquent de leur pays d’accueil du haut de leur incroyable intégration internationale. Ils voyagent en groupes bruyants ne parlant qu’anglais. Et de retour chez eux, ils s’aperçoivent avec un pincement au cœur qu’ils n’ont même pas vu la tour de Pise ou qu’ils ne savent pas dire merci en catalan.

Moi, du haut de mes principes, forteresse inattaquable, je ne sors qu’avec des Chinois. Je fuis l’Erasmus comme la peste. L’étudiante américaine ou pire, le VIE français. C'est comme un engrenage dans lequel on se laisserait broyer après y avoir mis le doigt. Moi, grâce à mes principes, je n’ai que des hobbies chinois. Moi, grâce à mes principes, je ne sors qu’avec des Chinois. Et quand il n’y a pas de Chinois ? Eh bien, je reste cloîtrée chez moi. Les visites solitaires de monuments typiques, ça va un moment, mais ensuite, la solitude prend le pas sur la visite. Avec une force de caractère comme la mienne, on peut le faire, non ?

Hein ?

Ok, peut être que je peux m’autoriser une sortie. C'était vraiment parce que j’étais désespérée. Je ne me l’avoue même pas. Me retrouver à table avec 3 Italiens, un Français, une Malaisienne, 2 Américains, 3 Chinois, un Espagnol, une Japonaise et une Coréenne, j’avais presque honte. Intéressant ? Heu… je n’y avait même pas pensé. De toute façon, je suis en Chine, je n’avais pas le droit. Si, on a mangé un canard laqué, et c'est un Chinois qui a commandé. Ça rattrape le coup. Mais quand même. Après on a bu un café; ça, c'est pas chinois.

Ah, oui oui, je me suis amusée, j’ai même passé une excellente journée. Jamais aussi longtemps et aussi bien parlé anglais. Ça non plus, j’avais pas le droit. Si c'est pour parler anglais, à quoi bon être en Chine, hein ? Oui, oui, bien sur que j’ai adoré. J’ai même eu des compliments sur mon accent et je comprenais tout ce que racontait cette super Américaine. Oui, manque de bol, c'était que des gens supers. Du coup, je risque de les revoir. J’ai même dû créer un profil Facebook, que je fuyais depuis des mois, pour intégrer tous mes nouveaux amis.

Une partie de moi n’arrive pas à se départir de l’idée que la Chine se mérite, que l’intégration totale implique une immersion totale, que mon niveau de Chinois est l’indicateur parfait de mon ouverture d’esprit et qu’il y a donc fort à faire pour m’éloigner de la clairvoyance des huîtres.

Il faut que je contrôle et que je maîtrise, que je travaille et que je m'intègre. Pas comme tous ces gens qui... oui, effectivement, ils parlaient tous mieux chinois que moi.

Je ne veux pas consommer la Chine, je veux la savourer, je veux en être digne. Elle le mérite. Mais peut-être qu’un soupçon de plaisir et de détente ne nuirait finalement pas tant que ça à mon ouverture d’esprit.

« Appuyez-vous sur les principes, ils finiront bien par céder. »