Oui, merci, les Chinois vont bien. Tous ? Je ne sais pas. Ils sont nombreux vous savez. Oui, certains sont gentils. Ah, oui oui, d’autres sont désagréables. Certains crachent, oui. Mais pas tous, vous savez. C'est un peu comme partout en fait, mettre tout un peuple dans une seule case, ça n’est pas évident. Ah oui, bien sur, leur histoire leur a donné une certaine orientation d’esprit, bien sur. Mais leur histoire aussi, elle est complexe. Infiniment plus complexe que ce que l’ont peut imaginer.

Non, je ne suis pas en train de soutenir le gouvernement chinois coûte que coûte. Non, je ne suis pas embrigadée et aveuglée par la désinformation ambiante. Les Chinois ne font pas corps avec leur gouvernement, vous savez. Je n’aimerais pas qu’on me présente les Français comme petits et hargneux juste parce que c'est ce que notre Représentant affiche sur la scène internationale. Je n’aimerais pas non plus qu’on déteste mon pays pour les erreurs politiques de mon chef d’Etat. Surtout si je n’avais pas eu mon mot à dire dans sa nomination.

Le monde est complexe et nous n’en comprenons chacun qu’une petite partie. Une petite partie de la Chine, ça ne fait pas beaucoup. Une petite partie de l’histoire du Tibet non plus. Et quand nous croyons comprendre quelque chose, nous l’exprimons souvent si mal que nous sommes incapable de le faire partager à notre voisin.

Dans leur enthousiasme débordant en faveur des Jeux Olympiques, les Chinois ont épousé la cause de leur Etat qui les a lancés dans cette aventure. Ils lui sont reconnaissants, ils vont y gagner de l’argent, des touristes, de l’admiration, une occasion de se moderniser par un mini Bond en Avant d’ici Août, et certainement plein de médailles. Et dans cette course effrénée vers l’Evénement radieux, ils voient les petites faux des trouble-fêtes s’agiter sous leurs pieds. La presse internationale critiquer leurs gaucheries et se moquer de cet enthousiasme. Les ONG en faire un symbole de l’aveuglement des masses par le pouvoir central et une occasion de se mêler des Droits de l’Homme et de la situation politique.

Cela partait d’une très bonne intention, je sais. En tant que Française lisant mon Monde quotidiennement et informée par vous, j’ai très bien compris que Robert Ménard se sentait du côté du Peuple Chinois. Il voudrait le libérer du joug du Parti et lui offrir des gratuits à la sortie du métro, comme chez nous. Je sais bien, moi, que les lycéens en pantalons en lin qui criaient « Tibet libre » scandaient cela en pensant au Peuple Chinois opprimé. C'était une seule et même cause, le Tibet libre et le Peuple Chinois libéré, vu de la Tour Effel. Tout le monde s’était mis d’accord pour critiquer la pensée unique.

Mais vu d’ici, c'est différent. Si on ne crie pas comme Hu Jia pour dénoncer les ravages du Sida, si on ne cherche pas à adhérer à une organisation religio-politique de masse qui concurrence le pouvoir central, on ne sent pas la menace. On a pas peur, on ne vit pas dans l’angoisse. L’Etat totalitaire a disparu il y a des années, et le gouvernement autoritaire sait se faire discret. Discrètement autoritaire, c'est joli comme formule. Etre à la pointe des Droits de l'homme semble désuet, comme un luxe réservé aux pays riches et développés. Je me fiche de la liberté de la presse si ma préoccupation principale est ce que je vais manger ce soir. Et je me fiche aussi de la liberté de la presse si manger, avoir un toit, survivre à un régime dictatorial a été le quotidien de mes parents pendant des années et que j’ai été bercé par leurs histoires. Qu’ils s’émerveillent du luxe dans lequel je peux vivre maintenant. Tout ce qui brille m’attire quand je pense à la grisaille qui recouvrait mon pays il y a encore si peu de temps.

Ça s’est appelé les Trente Glorieuses, chez nous. On fermait les yeux sur les atrocités de la guerre d’Algérie, on achetait des ustensiles oranges Moulinex et on travaillait à l’usine sans se soucier de son impact environnemental. Ça s’appelle le développement, ici. Ça se traduit par l’euphorie du produit pas cher et de l’abondance.

Oui, bien sur que cette euphorie va retomber. Le développement n’est pas infini. Les Chinois vont arriver à une situation matérielle « optimale » qui fera d’eux des blasés de la consommation. Ils pinailleront alors comme des Français. C'est vrai que c'est scandaleux de ne pas pouvoir s’acheter ce paquet de BN à la lécithine de soja et à la pâte de cacao de synthèse à cause de la baisse du pouvoir d’achat. Ils s’en rendront compte de l’ampleur de ce type de malheurs, et alors certainement ils s’intéresseront à ce qui leur apparaît aujourd'hui comme des détails.

En attendant, laissons les adopter les réformes et évoluer à leur rythme, en fonction de ce qu’ils ressentent, et pas d’une Vérité extérieure que l’on aimerait leur imposer. Les Etats sont comme des êtres humains qui évoluent les uns au contact des autres. Quand l’un adopte une loi sur l’abolition de l’esclavage, le droit de vote des femmes ou le mariage homosexuel, tous les autres ne se ruent pas sur cette nouvelle mode pour l’adopter à leur tour. L’idée doit faire son bout de chemin dans leur organisme complexe formé de populations hétérogènes. Et quand cette population se sent prête, la liberté s’impose sans brusquerie.

Balayons devant notre porte et soyons irréprochables. Etre des modèles est la seule chose que nous pouvons faire pour soutenir la liberté dans le respect de l’évolution de peuples qui y aspirent.